En
vérité, une religion qui a su propager de telles vérités
d'ordre universel, une religion qui a placé sur ses lèvres
de certains de mes disciples ces mots merveilleux : "
Je ne suis ni musulman, ni chrétien, ni juif, je suis
ouali ( ami de Dieu ) ", en vérité, dis-je,
cette religion ne peut avoir été l'objet de notre part
d'aucun complot, d'aucune conjuration. Que les musulmans
de l'Inde, que les indigènes de la France musulmane, veuillent
bien nous en croire et se rassurer pour tout de bon. Et
puisque aussi bien nous avons prononcé le nom de la France
musulmane qui a élevé sa mosquée à Paris où cinq fois
le jour retentit du haut du minaret l'appel du muezzin,
il nous est doux aujourd'hui de remercier du plus profond
de notre cœur, avec l'effusion la plus sincère et la plus
reconnaissante, la France caodaïste, cette France qui,
avec son esprit de mesure, sa volonté d'harmonie, sa main
fraternelle toujours tendue vers les petits qui n'ont
pu encore se réaliser, nous a permis d'être ce que nous
sommes, nous aide à devenir ce que nous serons. A cette
France, qui a compris que la 3è Amnistie de Dieu en Orient,
à base psychique et donc scientifique, pouvait atteindre
à l'universel par le caractère synthétique des religions
qu'elle associe et résume dans une fraternité quotidienne,
pacifique et agissante, à cette France qui a encouragé
et favorisé une nouvelle espérence dans le monde, que
saluaient hier encore non seulement des périodiques comme
la Nature de Paris, mais Religion de Rome
et Reformator de Rio de Janeiro, à cette France
toujours prête à exalter et glorifier les valeurs spirituelles
et universelles, constructives et bienfaisantes, le Caodaïsme
ou bouddhisme rénové, de son Supérieur et de son sacerdoce
au plus humble de ses fidèles, adresse aujourd'hui l'expression
émue de sa gratitude infinie. En travaillant à notre synthèse
spirituelle, en travaillant dans le sens de l'universel,
nous avons conscience d'avoir œuvré en Français,
de nous être rapprochés davantage encore de l'âme française
avec laquelle nous croyons avoir tant de secrètes et mystérieuses
affinités, que la communion des vivants et des morts ne
peut selon nous que renforcer et éprouver dans l'avenir.
C'est
devant cette réjouissante constatation que nous osons
exprimer notre désir le plus cher au monde : Que la France
libérale, généreuse, nous aide à étendre la bienfaisance
de notre effort à tous ses sujets et protégés sans distinction,
car devant la sooif des âmes il faut que les possibilités
spirituelles soient égales pour toutes. C'est là équité,
c'est là bonne justice. Que tous puissent se réaliser
au maximum et que tous aussi puissent aller vers tous
pour travailler à cette édification du divin, du château
de l'âme, selon le mot si beau de sainte Thérèse,
dans l'homme local et éphémère que la roue des vies enchaîne
provisoirement au destin de ces " terres du ciel
" où notre globe n'est qu'une pierre jetée parmi
des milliards d'autres dans l'Infini...
Devant
ces perspectives infinies, que sont les limitations mesquines
qui retardent douloureusement l'essor d'âmes dont l'éveil
attend peut-être le rayon de lumière, le trait de feu
? Aussi croyons-nous que la France nous fera pleine confiance
et nous donnera mêmes facultés qu'aux autres puissances
spirituelles de convier à notre riche festin de nourritures
divines, tant de nos frères qui ne peuvent venir encore
à nous ou vers lesquels nous ne pouvons encore aller.
Que
la France, fidèle à ses traditions les plus sublimes,
en soit d'avance remerciée pour le " service du prochain
" qui est le premier et le plus grand devoir de tout
caodaïste. "
Cette
cérémonie a trouvé de multiples échos dans la presse indochinoise.
La
Presse indochinoise ( 22-4-37 ) nous entretient d'une
visite au temple caodaïste de Phnom-Penh :
"
Le temple du Caodaïsme de Phnom-Penh se trouve presque
à l'angle du boulevard Pasquier et de la rue Verdun. Jadis
- il y a huit ans - il n'était qu'un simple paillote où
s'abritèrent les premiers missionnaires...
Après
de louables efforts de propagande remarquable, les caodaïstes
à Phnom-Penh ont attiré dans leurs rangs plus de vingt
mille fidèles, hommes et femmes, parmi lesquels on compte
plusieurs Européens et un millier de Chinois.
C'est
grâce à l'abnégation et à la bonne volonté de tous les
croyants que le temple peut devenir à l'heure présente
un magnifique bâtiment. Son inauguration aura lieu
les 21, 22 et 23 mai prochain ; à la
même occasion, la fête de l'anniversaire du père Victor
Hugo sera aussi célébrée. Les cérémonies de ces deux fêtes
réunies promettraient d'être grandioses. Les grands chefs
du caodaïsme de Tây-ninh tels que M. Pham Công Tac, Mme
Huyên Say, seront présents aux fêtes.
M.
Dang Trung Chu, le chef des caodaïstes de Phnom-Penh,
avec qui nous avons donné rendez-vous au temple aujourd'hui,
n'a pu nous recevoir. Appelé d'urgence à Châu-dôc, il
se fit remplacer par M. Huong qui nous servait de cicérone
au cours de la visite du temple nouvellement reconstruit.
Homme mince avec un visage ovale, front haut, une petite
barbiche noire collant au menton, M. Huong représente
physiquement le caodaïste-type.
Très
entreprenant, il nous fit visiter le temple récemment
remis à neuf et nous donna avec compétence toutes les
explications désirables. A l'entrée du temple, une grande
photographie de Victor Hugo, en sa position classique
de penseur, frappe de suite la vue. Près de lui sur la
même table, se tient le Docteur Sun Yat Sen, le père de
la révolution chinoise.
L'un
représente le rénovateur du Caodaïsme, l'autre le propagandiste
par excellence. Au centre, le sanctuaire est à la fois
austère et sobrement aménagé. Sans décors superflus, il
y a tout juste un globe terrestre en papier, un œil peint
sur toile puis, par ordre hiérarchique, s'installent les
statues de Bouddha, du Christ, des anges.
A
notre droite, le " Quan Công Hâu " au visage
rouge vif lit ; à notre gauche, " Phât Quan Âm "
fait des prières. Au fond, à l'opposé du sanctuaire, s'accroche
au mur un grand tableau en marbre sur lequel figurent
les noms de Moutet, Guernut, Albert Sarraut, Félicien
Challaye, etc...
...
A côté de la religion proprement dite, les caodaïstes
s'occupent aussi de l'éducation des enfants.
Nous
avons visité une classe dirigée par un jeune instituteur
ayant sous ses ordres une vingtaine d'élèves qui, avec
une cadence admirable, récitèrent à haute voix les leçons
qu'ils ont apprises par cœur. Tous sont des enfants des
caodaïstes, nous dit non sans satisfaction M. Huong, en
nous reconduisant vers la sortie.
En
quittant le temple et notre guide, nous emportons avec
nous l'impression que les dirigeants du caodaïsme à Phnom-Penh
ont beaucoup fait pour le triomphe de leur religion ;
les résultats déjà obtenus sont les meilleures preuves
de leur travail inlassable qui sera encore couronné de
succès à la prochaine inauguration du temple. "
L'Opinion
( 24-5-37 ) relate en ces termes l'inauguration :
"
Suivant le programme élaboré, le temple caodaïste de Phnom-Penh
a été inauguré vendredi par diverses cérémonies sur lesquelles
nous reviendrons, car la place nous manque aujourd'hui
pour en donner un compte rendu détaillé.
Voici
néanmoins le texte de l'allocution prononcée par Mgr Thuong
Chu Thang, chef de la Mission étrangère du Caodaïsme,
au cours de cette première journée :
"
Je vous suis unanimement reconnaissant d'être venus nombreux
pour assister à l'inauguration du premier temple caodaïste
au Cambodge ainsi qu'à la fête anniversaire annuelle du
chef spirituel de notre mission : Victor Hugo.
"
Au nom du Sacerdoce caodaïste, je vous adresse, Mesdames
et Messieurs, nos plus vives gratitudes pour votre bonne
attention à notre égard.
"
Vous avez pu apprendre peut-être la naissance du Caodaïsme
ou Bouddhisme rénové par des voies de publicité autres
que la nôtre. Vous avez trouvé à son berceau même, qu'il
est né d'un mariage de la philosophie orientale avec la
philosophie occidentale. C'est la synthèse de toutes les
fois du monde.
"
Qu'entendons-nous par philosophie orientale ?
"
N'est-ce pas celle qui provient des hautes pensées philosophiques
de toutes les religions asiatiques dont la plupart se
trouvent en Chine, sauf le Bouddhisme d'origine indienne,
qui est aussi depuis des milliers d'années nationalisé
chinois et annamite.
"
La philosophie qui forme la base de la morale asiatique
a déjà donné aux Orientaux une civilisation plusieurs
fois millénaire et dont la Chine est considérée comme
la cheville ouvrière. La Nation annamite en profite largement.
"
Par le truchement du Spiritisme, nous avons reconnu qu'une
réforme de l'état moral de l'humanité entière est nécessaire
pour l'évolution spirituelle du monde.
"
L'esprit humain arrive déjà à une étape où les dogmes
et les doctrines anciens n'ont pu satisfaire à son expansion
plus libre et plus sublime. Une ère nouvelle lui doit
être réservée ; cette ère nouvelle consiste à lui donner
un plus large horizon à sa liberté de conscience. Une
nouvelle foi lui doit être octroyée. Cette foi doit englober
toutes autres fois existantes, tout en les conservant
dans leur pureté philosophique. D'où le nom de Cao-Dài
( Haute Église ou Grande Foi du Monde ) crée par
l'Esprit divin.
Le
Caodaïsme ou Bouddhisme rénové pratique une large tolérance
vis-à-vis de toutes les croyances. Il respecte toutes
les consciences humaines comme il respecte la conscience
universelle qui est l'émanation de Dieu. Œil symbolique
figurant sur notre autel est l'image de la Conscience
individuelle et de la conscience universelle. Notre culte
est donc le culte de Dieu et de l'Humanité. La manifestation
extérieure de notre nouvelle religion consiste à ramener
toutes les pensées vers l'unité primoriale : "
la Conscience en soi-même et la Conscience en Dieu ".
Une voix intérieure nous fait entendre que l'Humanité
est une : une en Nation, une en Pensée, une en Religion.
L'idée de réunir l'humanité entière dans une nouvelle
conception de l'Amour et de la Justice pourra donner au
Monde une paix plus durable par la pratique du Bien.
"
Le Caodaïsme ou Bouddhisme rénové a tendance à fraterniser
avec toutes les races et à unifier les âmes en prêchant
au monde la Paix et la Concorde. Telles sont les grandes
lignes dictées par notre Constitution divine pratiquée
par ses ministres.
"
Je termine, Mesdames et Messieurs, mes très chers frères
et sœurs en croyance, en souhaitant que la miséricorde
divine soit répandue sur vous et sur le monde entier.
"
La
Presse indochinoise ( 25-5-37 ), en un reportage fort
long, détaille les péripéties de la cérémonie. Nous extrayons
seulement quelques aperçus nouveaux :
"
La fête d'inauguration du temple caodaïste de Phnom-Penh,
célébrée depuis trois jours, a obtenu un vif succès auprès
de la population de la capitale khmère, et était
empreinte d'un caractère à la fois grandiose et
solennel.
Des
milliers de spectateurs, de fidèles, venant de la Cochinchine
et des coins les plus reculés du Cambodge, envahissant
littéralement le temple et son enceinte devenue trop étroite
pour contenir la foule sans cesse grandissante.
Faute
de places, un monde noir se tenait sur le long des trottoirs
et sur la chaussée du Boulevard Dô Huu Vi laquelle est
garnie de marchands ambulants qui faisaient des affaires
d'or. Cependant, aucun incident regrettable n'a été signalé
au cours de ces trois jours de fête ; le service d'ordre
assuré par les adeptes du Caodaïsme rendait aisé le service
d'ordre officiel. Avec le sourire aux lèvres et fort aimablement,
ils canalisaient les invités et les curieux.
Le
soir, les drapeaux de différentes nations, fanions, banderoles,
bannières aux couleurs diverses constituaient un ornement
magnifique avec le temple violemment éclairé et les tribunes
agréablement enguirlandées où ont eu lieu les réceptions
des autorités françaises et autochtones, des représentants
de la presse et des invités.
A
l'intérieur du temple, le sanctuaire, possédant un aspect
austère, n'excluait pas la beauté par sa simplicité. A
droite et à gauche du sanctuaire s'installaient deux autels
: l'un de Quan-Thanh Dê-Quân ; l'autre, de Quan Âm Bô
Tat.
A
l'extérieur, deux grandes croix gammées illuminées encadraient
œil symbolique dont la prunelle était éclairée par une
ampoule électrique de couleur verte. A l'opposé du temple
se dressait sur l'esplanade " Bach-Van " un
grand autel avec une photo de Victor Hugo assis et accoudé
sur une table, , qu'assistaient deux rangées d'adeptes
des trois ordres, en tunique jaune, rouge et bleue.
Dans
une vaste cour située entre l'esplanade et le temple,
de nombreuses personnalités françaises, cambodgiennes,
annamites, chinoises, hindoues, assistèrent aux attractions
diverses, notamment au feu d'artifice, aux danses de la
licorne et des " long ma ", accompagnées de
musiques cambodgiennes, françaises et annamites qui, rivalisant
de talent et d'ardeur, produisaient des vacarmes assourdissants.
...
Cette allocution fut suivie d'un discours de doctrine
de haute portée prononcé en annamite par M. Pham Công
Tac, qui honorait de sa présence cette cérémonie depuis
le début. La fin de l'exposé doctrinal fut écouté religieusement
et longuement ovationné par un fervant auditoire.
Vraiment,
cette fête d'inauguration du temple marque un beau succès
pour les caodaïstes de Phnom-Penh qui ont fait l'impossible
aux fins de donner à leur temple - jadis une simple paillote
- une physionomie digne et admirable. "
La
Dépêche ( 26-5-37 ) donnait aussi un compte rendu
fort détaillé, dont nous ne citerons que quelques passages,
indiquant des aspects nouveaux de la cérémonie :
"
Sur le boulevard Pierre Pasquier, dans le quartier qu'un
de nos collaborateurs désignait naguère sous le nom de
cité lacustre de Phnom-Penh, à la place de la petite
chapelle en paillote dédiée au nouveau culte du Bouddhisme
rénové, les caodaïstes du Cambodge ont construit un magnifique
temple dont le style rappelle étrangement celui de l'église
Saint-Mexmes à Chinon. "
Après
une description minutieuse du temple, nous lisons :
"
Le Hô-Phap Pham Công Tac, qui avait quitté la veille le
Vatican de Tây-ninh et qui était descendu, à son arrivée
à Phnom-Penh, dans le pavillon épiscopal érigé dans l'enceinte
du monastère, se rendit, à l'heure fixée, au temple, paré
de son costume de grand Maréchal de l'Empire Céleste,
abrité sous des parasols d'or, précédé d'une musique jouant
une marche précipitée, et escorté d'une suite nombreuse.